Le grand Homme Vert

The Green Man a été longtemps, pour moi, le nom d’un pub à Londres où les retrouvailles comme les fins de soirées étaient toujours chaleureuses. L’enseigne de l’établissement, un homme en habit feuillu tenant une pinte aurait dû éveiller mes soupçons, mais je crois qu’il n’appartenait pas à mes préoccupations du moment.

Vous connaissez forcément son visage sous l’un de ses trois aspects. C’est tantôt un homme portant un masque de feuilles où la bouche et les yeux sont visibles. C’est parfois une figure humaine cerclée de feuilles qui sortent également de sa bouche comme un souffle. Et sur certaines représentations, les feuilles jaillissent de sa bouche, mais également de ses narines et de ses yeux.

Élément d’architecture religieuse médiévale, il est pourtant difficile de le réduire à une simple décoration artistique. Présent sous forme de sculpture (bois et pierre) dans les églises ou monuments mortuaires, il témoigne plutôt que les concepts païens et chrétiens ont longtemps cohabité (si vous êtes intéressé par ce concept vous trouverez de quoi satisfaire votre curiosité dans l’ouvrage The Green Man in Britain de Fran & Geoff Doel). Malgré tous les efforts engagés pour la diaboliser, cette figure a tenu bon en se rangeant discrètement du côté des éléments décoratifs.

Les partisans de la représentation artistique évoquent les masques de théâtre grec antique portés lors des bacchanales. Ils avancent que la représentation de l’homme vert s’en inspire. Les coutumes et le folklore nous offrent d’autres pistes de réflexion.

Sir James Frazer, dans son ouvrage The Golden Bough, évoque le culte des arbres. Il indique comment un culte animiste qui offrait à chaque arbre sa personnalité et conscience propre a évolué. Au cours de cette évolution vers un culte polythéiste, c’est un esprit surnaturel passant d’arbre en arbre qui anima la forêt en jetant les prémices d’une figure divine aux traits plus humains.

L’approche animiste se retrouve dans le mât de mai vénéré par les populations celtiques et germaniques en Europe. Ce mât faisant figure d’idole a fortement déplu aux autorités religieuses. Celui de l’église Saint Andrew Undershaft est un exemple. Le curieux nom de l’église provient du mât de mai (undershaft) qui était traditionnellement installé chaque année en face de l’église. La coutume a continué chaque printemps jusqu’en 1517. Le mât a perduré jusqu’en 1547 où il fut enlevé par la foule et détruit comme une « idole païenne ».

L’approche polythéiste se retrouve peut-être sous les traits de Jack in the Green. Cette figure du printemps est endossée par une personne portant un cadre pyramidal ou conique en osier ou en bois décoré de feuillage. Il se rencontre dans le cadre d’une procession, souvent accompagné de musiciens. The Garland King perpétue également cette tradition. À cheval et dissimulé jusqu’à la taille par une lourde guirlande florale en forme de cloche, il mène une procession à travers la ville traditionnellement le 29 mai.

Le symbolisme de l’homme vert se rapporte à la nature. Le flot de végétation sortant de ses orifices rappelle la capacité de la nature à renaître. Il incarne les cycles et le rythme immuable de la nature passant au fil des saisons de vie à trépas. Sa couleur verte se rapporte à la fertilité et par conséquent à la sexualité. Elle évoque également l’enchantement et le royaume des fées. L’homme vert porte la couleur de la nature sauvage et de toutes les créatures qu’elle recèle. Sous cet éclairage, on comprend mieux le dégoût de la religion pour la couleur verte. Ce rejet s’accompagne d’une défiance à l’égard de la nature et de la nécessité de la soumettre pour asseoir la suprématie humaine.

Pourtant le Green man n’a rien perdu de sa souveraineté. Son masque souvent constitué de rameaux de chêne indique sa force et son sens inhérent de la justice. Celle de la nature n’étant pas celle des hommes. Les concepts de pardon et de récompense n’ont pas de réalité dans ce cadre. La loi de causalité s’exerce dans l’idée que l’on récolte ce qu’on a semé. Le gaspillage, la pollution, la cupidité dont nous faisons preuve à l’égard de la nature donnent au Green Man un visage grave. Il est intéressant de remarquer que certaines figures apparaissent dans votre vie à des moments bien précis pour attirer l’attention sur des déséquilibres ou des impasses. Lors de ma première moitié de vie, il s’est fait discret et je l’ai même trouvé parfois ridicule à l’instar d’un masque vénitien de pizzeria ! Il s’est étoffé dans ma vie d’étudiante comme s’étoffe un buisson au printemps. C’est un expert dans l’art du camouflage, mais le poète ou l’initié le trouvera dans le contour d’un bosquet, l’ombre d’une frondaison ou le bruissement du feuillage.

Mina.

Les arbres à fées

Par Katharine Briggs, extrait de : « A dictionary of fairies ». Traduction & adaptation Fleur de Sureau.

Depuis des temps très anciens, presque tous les arbres sont associés au sacré. Bien que certains soient plus sacrés que d’autres. Il y a la trilogie magique du chêne, du frêne et de l’épine. Il y a les arbres fruitiers, en particulier le pommier et le noisetier ; il y a le sorbier, le houx et le saule, le sureau et l’aulne. Certains arbres semblent être considérés comme possédant une personnalité qui leur est propre et certains sont plus spécifiquement des repaires de fées ou d’esprits.

Comme arbre sacré, la plupart des gens penseront d’abord au chêne, vénéré par les druides, et il est certainement assez fort pour le rester de son propre chef, bien que tout le monde connaisse le couplet :

Fairy folks
Are in old oaks,

Le peuple féerique
Se trouve dans les chênes antiques,

Et de nombreux bosquets de chênes seraient hantés par les sinistres oakmen (hommes-chênes). L’aubépine possède certaines qualités qui lui sont propres, mais elle est principalement considérée comme un arbre sacré pour les fées ou hanté par elles. C’est particulièrement le cas des aubépines solitaires qui poussent près des collines des fées ou qui constituent un cercle de trois spécimens ou plus. On supposait que la blanche mai en fleur apporter la mort dans la maison et bien qu’on la cueillait le matin de Mai, elle était suspendue à l’extérieur.

Ruth Tongue a collecté une chanson folklorique du Somerset dont le refrain illustre la croyance populaire à propos d’arbres très différents :

Ellum do grieve.
Oak he do hate.
Willow do walk
If you travels late.

L’orme se désole.
Le chêne haït.
Le saule marche
Si vous voyagez tard.

Peut-être à cause de la vulnérabilité des ormes aux maladies, on pensait que si l’on abattait un orme, son voisin dépérirait et mourrait en sympathie. En revanche, les chênes, dont le statut était autrefois divin, éprouvaient un amer ressentiment lorsqu’ils étaient coupés et un bosquet de chênes qui jaillissait des racines d’une forêt de chênes abattue était malveillant. Et il était dangereux de le traverser la nuit, et plus spécialement s’il s’agissait d’un bois où poussaient des jacinthes sauvages. Les saules étaient même plus sinistres encore, car ils avaient l’habitude de se déraciner lors de nuit noire et de suivre le voyageur solitaire en marmonnant. Tolkien est fidèle à la tradition populaire quand il évoque le comportement ogresque du Vieil Homme Saule.

Wood-Martin, dans son livre « Traces of the Elder Faiths of Ireland », consacre une certaine attention aux croyances liées aux arbres. Par exemple, à propos du frêne sacré, il en mentionne un dans la paroisse de Clenor, Comté de Cork, dont les branches n’ont jamais été coupées, bien que le bois de chauffage soit rare alentours, et un autre à Borrisokane, « the old Bell Tree », sacré pour les rites du 1er Mai, pour lequel on croyait que si un homme en brûlait même un fragment dans son foyer, sa maison entière serait réduite en cendres. Le propriétaire d’un cottage s’est attiré pareil destin lorsqu’il essaya de couper la branche d’un sureau sacré surplombant le puits d’un saint. Il s’y essaya trois fois ; par deux fois, il s’arrêta parce que sa maison semblait être en feu, mais il s’agissait d’une fausse alerte. La troisième fois, il décida de ne pas se laisser berner par les apparences et il emporta la branche dans son cottage, pour le retrouver entièrement brûlé. Il avait reçu des avertissements.

Il existe deux points de vue à propos du sureau. Il fut un arbre sacré, comme nous pouvons le voir à travers la « Vieille Mère Sureau » d’Hans Andersen. Dans le Lincolnshire également, on jugeait nécessaire de demander la permission à l’arbre avant d’en couper une branche.

La formule était la suivante :

« Owd Gal, give me of thy wood, an Oi will give some of moine, when I graws inter a tree »

« Vieille fille, donne-moi de ton bois, et je te donnerai du mien quand je serai un arbre. »

(County Folk-Lore vol. V, p. 21).

Ses fleurs et ses fruits étaient très appréciés pour le vin, l’arbre était un abri contre les mouches et l’on disait aussi que les bonnes fées y trouvaient une protection contre les sorcières et les mauvais esprits.

D’un autre côté, dans l’Oxfordshire et les Midlands, de nombreux sureaux étaient fortement suspectés d’être des sorcières transformées, et ils étaient supposés saigner si on les coupait. La sorcière des Rollright Stones prenait la forme d’un sureau selon la légende populaire.

D. A. Mac Manus, dans « The Middle Kingdom: an explanation of comparatively modern fairy beliefs in Ireland », consacre un chapitre aux arbres à fées et donne de nombreux exemples de jugements qui s’abattent sur les gens qui ont détruit des arbres épineux sacrés. Il croit que certains arbres sont hantés par les fées et d’autres par des démons, et donne un exemple d’un groupe de trois arbres proches les uns des autres, deux épineux et un sureau, qui était hanté par trois mauvais esprits. Il dit que lorsqu’un chêne, un frêne et une épine poussent les uns rapprochés des autres, un rameau prélevé sur chacun que l’on nouait tous trois entre eux par un fil rouge étaient considérées comme une protection contre les esprits de la nuit. En Angleterre, le frêne était une protection contre les esprits malicieux, mais en Écosse, le sorbier des oiseleurs était encore plus puissant, probablement du fait de ses baies rouges :

Rowan, lammer (amber) and red threid
Pits witches to their speed,

Sorbier, ambre et fil rouge,
Mettez les sorcières en fuite,

Comme le disait le vieil adage. Rouge a toujours été une couleur vitale et victorieuse. Un houx porteur de baies était une puissance bénéfique. D’un autre côté, un houx stérile (c’est-à-dire le houx qui porte les fleurs mâles) était considéré comme malveillant et dangereux.

Deux arbres fruitiers, le pommier et le noisetier, possédaient des qualités spécialement magiques. Les noisettes constituaient la source de la sagesse, ainsi que de la fertilité, et les pommes celle du pouvoir et de la jeunesse. Un danger était inhérent à chacun d’eux. Un « ymp-tree » (c’est-à-dire un pommier greffé) résidait sous l’influence du peuple féerique et un homme qui s’endormait sous celui-ci leur était assujetti, comme le découvrit Sir Lancelot qui fut emporté par des fées. Un destin quelque peu similaire frappa la Reine Meroudys dans le poème médiéval du Roi Orfeo.

Les pouvoirs de fertilité des arbres porteurs de fruits à coque pouvaient être exagérés et le Diable était censé se trouver dehors, dans les bois, à l’époque de la cueillette des noix et des noisettes ; « so many cratches, so many cradles » (ndlt : « tant de noix/noisettes, tant de berceaux », le terme « cratch-cradle » désigne une mangeoire, une crèche, cratch désigne également le meuble/le panier où est stocké la nourriture dans la maison) dit l’adage du Somerset, cité par Ruth Tongue dans « County Folklore » (vol. VIII).

D’autre part, les noisettes mangées par une truite ou un saumon donnaient à leur chair le pouvoir de transmettre la sagesse dès le premier contact. C’est ainsi que Finn obtint sa dent de sagesse (ndlt : « Finn Mac Cumaill, élève d’un poète ou file, était occupé un jour à faire rôtir un saumon pour le compte de son maître. Mais il se brûla en tournant la broche et il porta le doigt à sa bouche. Il fut aussitôt rempli de la science universelle et eut une dent prophétique : il lui suffisait de placer son pouce sous sa dent de sagesse et de le mâcher pour être doué de prophétie. »)

Mac Manus fait mention d’autres arbres à fées, le pin sylvestre, le bouleau, le prunellier et le genêt, bien que ce dernier soit un arbuste plutôt qu’un arbre. Le hêtre est un arbre saint, sans lien avec les fées. On dit que les prières prononcées en dessous montent droit aux cieux. Autrement, il est difficile de penser à un arbre qui ne possède pas de connexion avec les fées.

[Motifs : A2766.1 ; D950.2 ; D950.6 ; D950.10 ; D950.13 ; D1385.2.5]

Illustrations d’en-tête par Brian Froud. Illustration suivante : Arthur Rackham.

Dame Abonde

Fleur de Sureau pour le coven Ignis Daemonis. Dans le cadre du cours sur Iphin (2016).

Pour l’époque des Premières Récoltes, notre aînée Mut Danu, dans son livre The Tree Mothers, nous oriente vers la Déesse Habondia. A partir de ce nom, j’ai effectué des recherches sur internet pour trouver des ressources bibliographiques, je suis tombée essentiellement sur des inventions modernes. J’ai donc choisi de partir sur l’idée d’une divinité liée à l’abondance issue de l’Antiquité.

Et dans le panthéon romain, j’ai découvert la Déesse Abondance.

Dans le contexte du culte impérial de la Rome Antique, Abondance (notez bien : Abundantia en latin) est la personnification allégorique de l’abondance et de la prospérité. La déesse Abondance incarne l’une de ces nombreuses « vertus » associées aux empereurs déifiés. Elle est souvent confondue avec Annone (Annona) qui présidait aux vivres, au produit de la récolte annuelle. Ces deux-là sont inspirées de déesses plus anciennes, notamment de Cérès (Ceres), la déesse de l’agriculture et des moissons, dont elles partagent les attributs : corne d’abondance, épis de blé, etc. Il existe une différence subtile entre Annone et Abondance. La première semble concernée les distributions publiques de nourriture, de provisions de grain de l’année, alors que la seconde concerne également l’argent.

Mais ce nom, « Habondia » d’où sort-il ?

Le dictionnaire Littré nous apprend qu’Abonde, ou plus précisément Dame Abonde, est la principale des fées bienfaisantes. Du bas latin, abundia.

Nous y voilà. Dame Abundia. Habondia. La Fée Abonde.

Avec ces mots-clefs, j’ai trouvé une infinité de textes qui s’accordent tous à dire, en résumé, que :

Dame Habonde est à la tête de troupes féminines qui parcourent l’espace de nuit et visitent maisons et celliers. Sur la table, on dispose à leur intention mets et boissons, qui ne doivent être ni couverts ni bouchés. Si ces femmes que l’on nomme Bonnes Dames ou Dames de la Nuit, c’est-à-dire des Fées, des créatures féeriques, trouvent la table bien servie, l’endroit bien propre, elles mangent le festin sans pour autant en diminuer la quantité et en contrepartie apportent abondance et bonheur à la maisonnée. Dans le cas contraire, « l’abondance quitte la demeure » au sens propre comme au figuré !

Durant le moyen-âge, il existe de nombreuses légendes à propos de cohortes nocturnes menées par un Esprit féminin : Dame Abonde, mais aussi Diane1, Hérodiade et encore, chez les Allemands, Holda (la « bienveillante »).

Notons tout de même qu’entre la déesse romaine Abondance issue du culte impérial et la fée Abonde, nous avons effectué un saut dans le temps de mille ans. Et il est d’ailleurs plus que probable que le seul lien qui les rattache l’une à l’autre ne réside qu’en leur nom.

L’un des plus anciens écrits à notre connaissance à propos de Dame Abonde date du XIII e siècle. Guillaume d’Auvergne (1190-1249), évêque de Paris, dans Opera Omnia (Paris 1674, tome I, page 1036, col. 2) évoque des esprits féminins bienfaisants :

« […] Il en va de même du démon qui, sous l’apparence d’une femme, visite la nuit, en compagnie d’autres, dit‐on, les maisons et les celliers. On le nomme Satia, d’après ‘satiété’, et aussi Dame Abonde, à cause de l’abondance qu’on dit qu’il confère aux maisons qu’il aura visitées. C’est ce genre de démon que les vieilles appellent ‘les Dames‘, à propos desquelles elles entretiennent cette erreur à laquelle elles sont les seules à croire et dont elles rêvent. Elles disent que les dames usent de la nourriture et des boissons qu’elles trouvent dans les maisons sans toutefois les consommer entièrement, ni même en diminuer la quantité, surtout si les récipients qui contiennent les mets sont découverts, et si ceux qui renferment les boissons ne sont pas bouchés2, quand on leur laisse pour la nuit. Mais si elles trouvent ces récipients couverts, fermés ou encore bouchés, elles ne touchent ni aux mets, ni aux boissons, et c’est la raison pour laquelle les dames abandonnent ces maisons au malheur et à l’infortune sans leur conférer satiété ni abondance. […] »

« […] En ce qui concerne les véritables personnes qui apparaissent la nuit dans les maisons et dont la plus importante d’entre elles est nommée « Abonde » en raison de l’abondance de biens qu’elle est supposée apporter dans les maisons qu’elle fréquente, elles n’ont jamais été vues, pas plus qu’elles n’ont été entendues. C’est ainsi qu’on voit jusqu’où va la bêtise des hommes et la déraison des vieux qui laissent des récipients d’aliments et des vases de vin ouverts et ne ferment aucun passage à ceux qui visitent les maisons la nuit. Ils laissent en évidence boissons et nourriture que les visiteurs peuvent s’approprier sans difficulté et selon leur bon plaisir. […] »

Dans le Roman de la Rose, il est également fait mention de Dame Habonde. Il s’agit d’une œuvre poétique datant du XIIIe siècle, écrite par Guillaume de Lorris et Jean de Meung.

« Bien des gens sont trompés par leurs sens et croient être des sorcières (estries) errant avec Dame Habonde : « Ils disent que, par tout le monde, le tiers des enfants de la nation sont de cette condition et partent, trois fois la semaine, là où le destin les mène », entrent dans les maisons, car ni barres ni clés ne les arrêtent, et ils pénètrent par les chatières et les fentes : leur âme quitte leur corps (se partent des corps les âmes) et ils accompagnent les Bonnes Dames en d’autres lieux et dans les maisons alors que leurs corps reste sur leur lit. »

Cette table d’offrandes que l’on dresse la nuit est un rituel qui a pour but de rendre favorable une divinité que l’on désire honorer. C’est un type de rituel qui semble remonter à des temps plus anciens et dont nous possédons au moins deux traces antérieures au XIII e siècle.

Au VII e siècle, dans La Vie de Saint Éloi, écrit par Saint Ouen de Rouen, le prédicateur interdit aux croyants de préparer les tables pendant la nuit, sans préciser cependant à l’attention de qui on les dresse.

Au XI e siècle, Burchard de Worms dans son Decretum réitère cette interdiction. D’après Cyrille Vogel, Le Pécheur et la pénitence au Moyen Age, Paris, Cerf, 1969, p. 105 :

« 153. As-tu agi comme certaines femmes à certaines époques de l’année : quand elles préparent la table, les aliments et la boisson, elles placent trois couteaux sur la table pour que les trois sœurs que les anciens dans leur sottise ont appelé les Parques puissent se restaurer. Ces femmes dénient la puissance à la bonté divine et l’attribuent au diable ! As-tu cru que ces trois sœurs, comme tu dis, pouvaient t’être de quelques secours maintenant ou plus tard ? Si oui : 1 an de jeûne au pain et à l’eau, aux jours officiels. »

Claude Lecouteux établit même un lien entre ces tables nocturnes d’offrandes et un rite romain lié aux ancêtres dans son livre Chasses infernales et cohortes de la nuit au Moyen Age :

« Le passage de cette cohorte de femmes est lié à un rite de troisième fonction et relève des augures : si les visiteuses sont satisfaites des nourritures offertes, elles apportent à la demeure prospérité et fécondité. A l’arrière-plan se dessine donc un rite calendaire appartenant à la mythologie des commencements : ce qui arrive à cette date préfigure ce que sera l’an neuf. Le rite reçoit une signification plus grande si l’on sait qu’il est déjà attesté chez les romains. Dresser une table cette époque de l’année est un rite religieux lié au culte des ancêtres, car les morts sont les dispensateurs de la fertilité du sol et de la fécondité des hommes et des bêtes : à Rome, la table portait le nom de « tables des âmes » ou « des défunts ». »

Dame Habonde passe-t-elle dans les maisons uniquement aux alentours du Solstice d’Hiver, durant les 12 nuits ou lors des Calendes de Janvier ? Je ne suis pas vraiment parvenue à trouver des indices si ce n’est dans un texte du XV e siècle, Thesaurus pauperum de 1468, qui établit un lien entre Abonde, Satia et Percht :

« Le second type de superstition, une sorte d’idolâtrie, est celle de ceux qui, la nuit, exposent ouverts des récipients remplis de nourriture et de boisson destinées aux dames qui doivent venir, dame Abonde et Satia, que le vulgaire désigne communément et couramment du nom de dame Percht ou Perchtum, cette dame venant avec sa troupe. Ceci, pour qu’elles trouvent ouverts tous objets tenant à la nourriture et à la boisson, afin que, par la suite, elles les remplissent et les accordent richement et en plus grande abondance. Beaucoup croient que c’est pendant les nuits saintes, entre la naissance de Jésus et la nuit de l’épiphanie, que ces dames, à la tête desquelles est dame Perchta, visitent leurs demeures. Nombreux sont ceux qui, au cours de ces nuits, exposent sur les tables pain, fromage, lait, viandes, œufs, vin, eau et denrées de cette sorte, de même que cuillers, plats, coupes, couteaux et autres objets semblables, en vue de la visite de dame Perchta et de sa troupe, pour qu’elles y trouvent agrément et que, par conséquent, elles soient propices à la prospérité de la demeure et à la conduite des affaires temporelles.»

Cette table nocturne d’offrandes semble ainsi faire partie d’un ensemble de croyances et de pratiques propitiatoires et de fertilité liées notamment aux moments charnières du cycle solaire. A travers elles, on cherche à attirer les bénédictions d’esprits bienveillants : c’est-à-dire à attirer l’abondance, la fécondité, la générosité et le renouvellement des fruits de la terre.

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Sources :

    • Claude Lecouteux. Chasses infernales et cohortes de la nuit au Moyen Age. Éditions Imago, 2013.
    • Stamatios Zochios. Le cauchemar mythique : Étude morphologique de l’oppression nocturne dans les textes médiévaux et les croyances populaires. Littérature. Université Grenoble Alpes, 2012. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01211444/document
    • Littré, Émile. Dictionnaire de la langue française. Paris, L. Hachette, 1873-1874. Version électronique crée par François Gannaz. http://www.littre.org
    • Guillaume d’Auvergne. Opera Omnia. Paris, 1674.
    • Dictionnaire universel françois et latin : contenant la signification et la définition… des mots de l’une et de l’autre langue… la description de toutes les choses naturelles… l’explication de tout ce que renferment les sciences et les arts…. Tome 5. T-Zupain. ÉditeursF. Delaulne (Trévoux), H. Foucault (Paris), M. Clousier. 1721. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50966d
    • Mangeart, Thomas. Introduction à la science des médailles… ouvrage propre à servir de supplément à « l’Antiquité expliquée » par Dom Montfaucon. Par Dom Thomas Mangeart. Jacquin, Armand-Pierre (1721-1780). Éditeurd’Houry (Paris). 1763. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1041707w#
    • Guillaume de Lorris et Jean de Meung. Le Roman de la Rose. Tome 2. Édition faite sur celle de Lenglet-Dufresnoy, corrigée avec soin et enrichie de la dissertation sur les auteurs… de l’analyse, des variantes et du glossaire publiés en 1737 par J.-B. Lantin de Damerey. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65092264
    • Saint Ouen de Rouen. Vie de saint Éloi, évêque de Noyon et de Tournai. précédée d’une introduction et suivie d’une monographie de l’abbaye du Mont-Saint-Éloi (2e édition, ornée de deux belles gravures sur acier) ; traduite et annotée par M. l’abbé Parenty. ÉditeurJ. Lefort (Lille), 1870. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102695k

1 Pour Claude Lecouteux (cf. Chasses infernales et cohortes de la nuit au Moyen Age), Diana n’est pas la Diane romaine mais, s’appuyant sur Martin de Braga, suppose qu’il s’agisse de la « déesse sylvestre et champêtre adorée par les paysans du Ve-Vie siècle ». Il évoque une possible confusion entre la Diane antique et la Di Ana, déesse celtique, aussi appelée Anu.

2 Pour Claude Lecouteux, nous sommes en présence d’une coutume païenne car la Bible dit : « Le récipient qui n’aura pas été fermé par un couvercle ou un lien sera impur. »

Peinture : The fairy banquet (le banquet des fées), peinture de John Anster Fitzgerald, 1859.

La Nature accomplit son œuvre dans la joie

« Les légendes parlent toujours de danses de fées sylvestres ou des nains de la Terre. Tous ceux à qui il a été permis de voir les esprits de la Nature sont unanimes pour dire qu’ils sont d’une nature joyeuse.  La Nature accomplit son œuvre dans la joie, et cette joie domine à mesure que la conscience se développe dans les règnes supérieurs. Les germinaisons et les floraisons sont des œuvres d’allégresse. La pénétration des racines, la montée des sèves, la poussée des feuilles sont senties affectivement par l’âme de l’arbre comme une dilatation de bonheur, et ce bonheur a une vertu de communication ; il peut se transmettre à l’homme, si celui-ci peut trouver un point de contact entre le bonheur végétal et son propre cœur. » Par Maurice Magre.

[Edgar Cayce] Communiquer avec les Arbres

brian froud elfe
Par Brian Froud

En traduisant la série d’article Faerie Faith 101, différentes  lectures recommandés revenaient régulièrement. J’ai donc fait quelques recherches, lu des extraits, puis j’ai pensé que je pourrais  simplement me diriger vers Edgar Cayce (1877-1945) parce qu’il a été énormément copié sur le sujet des fées et des élémentaux (ce qui ne m’empêchera pas de lire les livres recommandés par Linda Kerr plus tard). J’avais justement plusieurs volumes dans ma bibliothèque qui présentent son travail et qui prenaient la poussière. Voici l’extrait d’une lettre écrite par Edgar Cayce en réponse à une de ses lectrices qui l’interroge sur les fées. (L’Univers d’Edgar Cayce, Tome III par Dorothée Koechlin de Bizemont.)

« […] Quelques années plus tard – je devais avoir six ou sept ans – nous habitions dans un petit bois. C’est là que j’ai appris à parler avec les arbres – ou plutôt, semble-t-il, c’est eux qui parlaient avec moi. J’étais sûr que n’importe qui pouvait entendre les voix qui, apparemment, pouvaient sortir d’un arbre. Il suffisait d’en choisir un (un arbre vivant, pas mort !), de s’asseoir devant, quinze à vingt minutes, tous les jours à la même heure, pendant vingt jours. Et d’après mon expérience, ça marchait ! Je choisis un très bel arbre et je jouais autour avec mes copains, ceux qui venaient me rejoindre (qui, à cette époque, me semblaient beaucoup plus petits que moi). Nous construisions un magnifique cabanon avec des branches de séquoia, de noisetier, de cornouiller ou d’aubépine. Nous utilisions aussi des violettes, des arums sauvages et toutes les mousses qui semblaient aimer particulièrement ce petit coin où je retrouvais mes amis pour parler avec eux. Mes amis, c’étaient les petits elfes des arbres. Est-ce qu’on faisait ça souvent ? Je ne sais pas. Nous avons passé plusieurs années dans cet endroit. […] »