La Danse et le Chant de Pouvoir

Extrait du livre « Cœur de Chaman » par Arthur Sörensen.

Deux chamanes. Photo: Musée ethnologique de Vienne.
Deux chamanes. Photo: Musée ethnologique de Vienne.

Michael nous présente une technique utilisée par les Indiens pour trouver un « chant de pouvoir ». « Nous allons accomplir ensemble un rituel. Sept volontaires joueront du tambour avec moi ; nous marcherons en rond au centre du cercle. Vous resterez assis à écouter tout en cherchant un son, un sentiment ou un mouvement en vous-mêmes. Lorsque vous entendrez votre chant, vous le signalerez aux joueurs de tambour. Nous cesserons alors de jouer et vous aiderons à vous mettre debout. Nous écouterons votre chant pour l’apprendre et vous deonnerons des maracas, de façon à ce que vous puissiez en indiquer le rythme. Nous formerons une procession derrière vous, en suivant le tempo que vous nous aurez indiqué et en chantant avec vous. Certains ne trouveront pas leur chant. Ils resteront donc assis, tout en apportant leur soutien à ceux qui chantent. Ceux-ci, animés par leur danse, sentiront que leur pouvoir les emplit, ce que les autres pourront d’ailleurs voir et sentir. Lorsqu’ils auront dansé leur chant, ils donneront un peu de leur pouvoir à ceux qui, dans le cercle, en ont besoin. »

Pressés de commencer, nous mettons tout – coussins, couvertures et tambours – de côté.

« Huxley » est secoué par le rythme des tambours. Sept joueurs de tambour, conduits par Michael, tournent en rond, tandis que les autres restent assis à attendre, les yeux mi-clos. On dirait une procession funèbre du Moyen Age. Soudain, je remarque que quelqu’un se lève et chante tout en conduisant le groupe de joueurs. Au bout d’un moment il se rassied et un autre prend sa place. Ce manège dure un bon moment. Je me sens envahi par le doute : tout cela n’est-il pas absurde ? Rester assis là, à se laisser submerger par le son des tambours, les cris et le bruit… Je me demande dans quelle mesure cette expérience de chants spontanés est authentique.

Tout d’un coup, quasiment en réponse à mes doutes, j’entends une mélodie. Un son bref qui se répète tout au fond de moi. Je ressens une chaleur qui se répand dans ma poitrine, ainsi qu’un profond sentiment de paix et de joie. Je me lève, les jambes engourdies d’être resté assis aussi longtemps. Les joueurs de tambour me voient et viennent vers moi. Ils me mettent des maracas dans la main droite ; je les secoue avec force. Un véritable sentiment de liberté envahit ma poitrine tandis que je chante ma mélodie aux joueurs. Je danse à l’intérieur du cercle et les tambours résonnent. Moitié dansant, moitié courant, je chante. Tout d’un coup la mélodie en moi se tait et je m’arrête, suant et tremblant. Hébété, je regagne ma place dans le cercle.

Michael nous demande, à Judy et à moi, de charger de pouvoir l’un des tambours en le tenant entre nos mains tendues. Judy aussi a dansé son chant. Le tambour est maintenant devenu un puissant outil de guérison. Je le sens se diriger lui-même vers l’endroit où on a besoin de lui, d’abord chez Jim, puis chez Richard et enfin chez Paul.

Lorsque Judy et moi avons fini de faire circuler le tambour, tous trois parlent de ce qu’ils ont ressenti. Le silence envahit la pièce, comme si tous ensemble nous avions créé une cathédrale. Lentement les gens se lèvent, titubant dans la nuit, plongés dans leurs réflexions.

Je m’assieds dans un coin de la salle à manger, loin des conversations et des discussions, pour boire un bol de thé chaud à la menthe. Je cherche à comprendre les expériences de la soirée.

Michael vient vers moi, une tasse de café et un morceau de gâteau à la main. Nous parlons des Samoyèdes. Il est convaincu que ce peuple possède, de tout le continent européen, la plus ancienne connaissance des rituels chamaniques et qu’ils se battent pour conserver leurs traditions vivantes. Il dit que certains Samoyèdes ont encore leurs tambours, les runebommers, comme ils les appellent, et qui sont de deux types : l’un est un tronçon d’arbre évidé, avec une peau de renne tendue par dessus, l’autre, plus courant, comporte un cadre fin et arrondi. Ces tambours sont généralement de forme ovale et leur peau est ornée de thèmes mythologiques.

Michael va se coucher et je sors sur la terrasse. Un couple assis me regarde. Je sais qu’ils brûlent de curiosité et voudraient bien savoir ce que fait le groupe chamanique. Mais je ne me sens pas capable de parler avec eux. Encore agité, je m’assieds près du feu, pour laisser les braises rougeoyantes, qui s’éteignent peu à peu, calmer mon coeur et mon esprit.

 

 

 

 

Chant de Pouvoir reçu pendant un rêve

Extrait du livre La Voie du Chamane par Michael Harner.

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Essie Pinola Parrish (1902–1979), was the last Kashaya Pomo spiritual leader and an expert basketweaver

Vous pouvez également acquérir involontairement un chant alors que vous rêvez. Feue Essie Parrish, une chamane indienne pomo de Californie, rapporta le rêve de son premier chant de pouvoir : « Je vais vous raconter une autre histoire de ma jeunesse – comment j’ai chanté un chant pour la première fois lorsque j’étais enfant. J’avais onze ans à cette époque. Je n’ai pas acquis ce chant d’une manière ordinaire – je l’ai rêvé. Un jour, alors que j’étais endormie, un rêve vint à moi -j’entendis chanter là-haut dans le ciel. Parce que j’étais petite, parce que je ne comprenais pas de quoi  il s’agissait, je n’y prêtai pas [consciemment] attention – j’écoutai [passivement] cet homme chanter là-haut. Toutefois, il fit en sorte que je l’apprenne – c’était comme s’il entrait profondément dans ma poitrine, comme si le chant lui-même chantait dans mon larynx. Puis, il me sembla que je pouvais voir l’homme, comme si je pouvais le distinguer.

 Après mon réveil, ce chant chanta en moi toute la journée. Même si je ne voulais pas chanter, le chant chantait dans mon larynx. Puis j’essayai moi-même de chanter, et j’essayai encore, et, à ma grande surprise, le chant était magnifique. Je m’en suis toujours souvenu depuis.

Puis, une fois, ma sœur aînée et moi accompagnâmes notre grand-mère à Danakâ. À l’époque, ma sœur était jeune aussi, mais elle était plus âgée que moi. Nous voyageâmes avec elle [notre grand-mère]. Arrivées à Danaka, nous nous y établîmes.

Puis, un matin, très tôt, nous allâmes à Madrone Beach chercher des algues. Nous accompagnâmes notre grand-mère. Alors que nous étions assises là sur un gros rocher, nous jouions à la poupée, riant et bavardant. Mais ce chant chantait toujours au plus profond de moi. Alors, comme il chantait dans mon larynx, je commençai aussi à chanter. Il se trouva que ma sœur m’entendit.

« Que chantes-tu ? », demanda-t-elle. « Je chante un chant », répondis-je. « Qu’il est beau. Où as-tu entendu ce chant ? », interrogea-t-elle. « Je l’ai rêvé », répliquai-je. Lorsque je dis cela, je me sentis embarrassée. « S’il te plaît, chante-le encore. » Alors, je recommençai. « Oh, qu’il est beau ! Apprends-le moi ! », dit-elle. Je répondis : « Il n’est pas fait pour ça. Tu ne peux pas l’apprendre. » Puis, comme elle était plus grande que moi, elle parvint à me faire chanter. Même si je ne voulais pas, elle y parvint tout de même.

Alors je chantai le chant…

« Mais ne le dis à personne », lui dis-je. « Pourquoi ? », demanda-t-elle. « Ils pourraient me faire chanter. » « D’accord », dit-elle. Mais elle ne tint pas parole. Nous retournâmes à la maison le soir. Ma sœur, en dépit de [ce qu’elle avait promis], raconta tout au frère aîné de la mère de ma mère – un homme étrange, un peu fou. Il me dit : « Ils disent que tu as un chant. » « Eh bien, qui dit cela ? », demandai-je. « Ta sœur aînée a dit que tu chantais un chant merveilleux. Chante-le, s’il te plaît », dit-il. Alors, je chantai encore pour lui. Cela lui plut beaucoup.

Ce fut le premier chant que j’ai chanté lorsque j’étais petite.

Je vais m’arrêter là. »